Elle vivait à Séville. Quand je la connus, elle avait déjà quatre-vingt-dix ans et se nourrissait des restes d'aliments que les gens laissaient à la porte de leurs maisons. Bien qu'elle fût si vieille et mangeât si peu, j'avais presque honte de regarder son visage tant il était rose et frais. Sa sourate personnelle était la Fâtihah. Elle me dit une fois : « La Fâtihah m'a été donnée. Elle est à mon service pour tout ce que je veux faire. »

Deux de mes compagnons et moi lui construisîmes une hutte de roseaux pour qu'elle y vive. Elle avait coutume de dire : « De tous ceux qui viennent me voir, personne ne m'émerveille qu'un Tel » (en fait, il s'agissait de moi). Quand on lui en demanda la raison, elle répondit : « Les autres viennent me voir avec une partie d'eux-mêmes, laissant chez eux l'autre partie, tandis que mon fils Ibn `Arabî est une consolation pour moi (litt. " la fraîcheur de mes yeux "), car lorsqu'il vient me voir, il vient tout entier ; quand il se lève, il se lève avec toute sa personne et quand il s'asseoit, il s'asseoit avec toute sa personne. Il ne laisse rien de lui-même ailleurs. C'est ainsi qu'il conviendrait que l'on fût sur la Voie. »


Bien qu'Allâh lui eût présenté Son Royaume (mulk), elle ne s'était arrêtée à rien ; elle dit seulement : « Tu es Tout, hors Toi tout m'est funeste. » Elle était dans le trouble devant Allâh. En la voyant, on aurait pu dire qu'elle était une demeurée ; à quoi elle aurait répondu : « Le demeuré est celui qui ne connaît pas son Seigneur. » Elle était une miséricorde pour les mondes.

Une fois, pendant la nuit de la Fête, le muezzin Abû 'Amir la frappa dans la mosquée avec son fouet. Elle jeta les yeux sur lui et quitta les lieux, courroucée. A la fin de la nuit, elle entendit ce muezzin faire l'appel à la prière. Elle dit alors :« Seigneur, ne me punis pas de m'être mise en colère contre un homme qui T'invoque la nuit pendant que les gens dorment ! L'appel à mon Bien-Aimé court sur sa langue. Mon Dieu (Allâhumma), ne le punis pas du fait de ma colère à son égard ! »

En fin de matinée, après la prière de la Fête, les juristes de la ville se rendirent auprès du Sultan afin de lui présenter leurs hommages. Le muezzin, qui aimait les honneurs mondains, se joignit à eux. En le voyant arriver, le Sultan demanda qui c'était. Un lui dit que c'était le muezzin. « Qui lui a permis d'entrer avec les juristes ? » demanda-t-il, et il ordonna qu'on le jette dehors, ce qui fut fait. Le Sultan avait l'intention de le châtier, mais quelqu'un vint plaider sa cause et on le laissa partir. Lorsqu'on lui rapporta l'incident, Fâtimah s'écria : « Je le savais, et si je n'avais pas demandé pour lui l'indulgence, il aurait été exécuté. » Son influence spirituelle était très grande. Après cela, elle mourut — qu'Allâh lui fasse miséricorde !

L'épreuve de la faim et les miracles accomplis...



Recherchant sa compagnie, des jinns croyants s'asseyaient à ses côtés, mais elle leur demandait de rester cachés, et leur rappelait ce que l'Envoyé d'Allâh avait dit la nuit où il s'empara d'un démon : « Je me souvins des paroles de mon frère Salomon. »

Elle travaillait au fuseau et l'idée lui vint de gagner sa vie en filant, mais Allâh rendit infirme son doigt au moment où elle commença à filer. J'avais remarqué ce doigt et lui en avais parlé. Elle me rapporta ce qui s'était passé et ajouta que depuis ce jour elle comptait sur les restes que les gens laissent devant leurs maisons. Elle entra dans la Voie alors qu'elle était encore une jeune fille vivant chez son père.

Quand je fis sa connaissance, elle avait déjà quatre-vingt-seize ans.
Elle avait épousé un homme intègre qu'Allâh avait affligé de la lèpre. Elle le servit avec joie pendant vingt-quatre ans, puis il mourut.

Lorsqu'elle avait faim et qu'elle ne trouvait ni restes ni aumônes sur son chemin, elle s'en montrait contente et remerciait Allâh de Sa faveur puisqu'Il a soumettait aux épreuves qu'Il inflige aux prophètes et aux saints. Elle disait alors : « O Seigneur, comment puis-je mériter ce haut rang : que Tu te conduises envers moi comme Tu le fais avec Tes bien-aimés ? »

Je lui construisis un jour une hutte de palmes pour qu'elle pût y accomplir ses oeuvres d'adoration. La nuit même, l'huile de sa lampe vint à manquer, ce qui ne s'était pas produit une seule fois auparavant (elle ne m'en confia d'ailleurs jamais la raison). Elle se leva pour ouvrir la porte et me demanda de lui apporter de l'huile et, dans l'obscurité, sa main trempa dans de l'eau contenue dans quelque récipient qui se trouvait près d'elle ; sur quoi une invocation lui échappa, et l'eau fut aussitôt changée en huile. Elle prit alors la cruche, la remplit d'huile, alluma la lampe et revint voir d'où l'huile était venue. Quand elle s'aperçut qu'il n'y avait plus aucune trace d'huile, elle comprit que cela avait été un don d'Allâh.

Un jour que j'étais avec elle, une femme vint la trouver pour se plaindre de son mari qui était parti à Sidonia, à deux journées de voyage de Séville. Elle nous apprit qu'il voulait chercher une autre épouse dans cette ville, ce qu'elle trouvait trop dur à supporter. Je demandai à Fâtimah si elle avait entendu la plainte de cette femme, et je la suppliai de demander à Allâh de lui rendre son mari. Elle répondit : « Je ne ferai pas de prière, mais je vais faire en sorte que la Fâtihah suive cet homme et le ramène chez lui. » Je dis alors : Au nom d'Allâh, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux, et elle récita le reste de la sourate. Puis elle ajouta : « O sourate al-Fâtihah, va rejoindre le mari de cette femme à Sidonia de Jerez et, où qu'il soit, fais-le revenir tout de suite et ne le laisse pas s'attarder. » Elle prononça ces mots dans l'après-midi.

Deux jours plus tard, le mari arrivait chez lui. La femme vint alors nous informer de son retour et nous remercier.

Je lui dis de faire venir son mari et, quand il se présenta, nous lui demandâmes ce qui l'avait fait revenir de Jerez alors qu'il comptait se marier et s'établir là-bas. Il répondit qu'il était sorti dans le milieu de l'après-midi et qu'il s'était dirigé vers le bâtiment municipal où les mariages étaient conclus. Il avait soudain senti son coeur se serrer tandis que tout devenait sombre autour de lui. Très inquiet, il quitta l'endroit immédiatement et arriva à Triana où il trouva un bateau pour Séville. Il s'embarqua le jour d'après et parvint à Séville au matin, ayant laissé toutes ses affaires et ses bagages à Jerez. Il admit qu'il ignorait encore la raison de sa conduite. Je la vis accomplir de nombreux miracles.

Ibn 'Arabi, "les Soufis d'Andalousie"