« Le voyage […] dévoile le caractère des hommes » (Ibn ‘Arabî, De la connaissance des hommes).

 

« Tu es à jamais voyageur, de même que tu ne peux t’établir nulle part » (Ibn ‘Arabî, Illuminations de La Mecque).

 

Ibn ‘Arabî (né en 560/1165, mort en 838/1240), surnommé al-Shaykh al-Akbar, le plus grand des maîtres du soufisme et de la mystique islamique.

 

Dans ce traité, fondé pour l’essentiel sur l’interprétation du Coran, Ibn ‘Arabî se limite à mentionner les voyages accomplis par les prophètes, les voyages divins, les voyages des entités spirituelles. « Afin de montrer ce que l’on doit désirer comme voyage » (‘Arabî, 1994, p.11), il nous invite à suivre les voyages d’Enoch, de Noé, d’Abraham, de Loth, de Jacob et de Joseph, de Moïse et à bénéficier de leurs effets.

 

 

 Résumé

 Ce livre traite des effets bénéfiques du voyage, d’un voyage universel et sans fin auquel participent tous les êtres, puisque toute existence à pour origine le mouvement, puisque toute imposition de la Loi met les hommes à l’épreuve.

Le propre du voyage – assimilé à la quête, à l’épreuve, à la pérégrination (pratique de la méditation) – est d’aboutir à un résultat ou à un effet ; dans cette perspective, les principaux objectifs du voyage sont la recherche de son « fruit » (de la science, de la spiritualité) et le rapprochement de Dieu.

 

Dans cet ouvrage, il est question de trois sortes de voyages : vers Dieu, en Dieu, en provenant de Dieu. Le premier est celui de la croyance et des œuvres ; le second, celui de l’errance sans fin, de la réflexion pour les philosophes et de la perplexité pour les hommes de Dieu ; enfin le troisième, celui de l’élection ou de la damnation (le gain de celui qui voyage venant de Dieu est « ce qui s’est trouvé être »).

Le voyage divin – créateur et ordonnateur – suggère le passage de l’aspect inaccessible de la divinité à la manifestation d’attributs concevables pas les créatures. Aussi, le Coran – Livre de la réunion et de la distinction – ne cesse de voyager de la Présence divine vers l’homme et de l’homme vers Dieu.

En innovant le monde, Dieu « voyage ». Il sépare les mondes et entraine leurs interactions. Il met les hommes à l’épreuve : il éloigne, disperse pour ensuite rapprocher les hommes et les mettre en relation. En ce sens, le voyage est égarement : illusions de l’imagination, fausses conceptions, passion de l’âme et mauvais usages de la réflexion sont autant de dangers qui guettent le voyageur.

 

- Descente et remontée : Dans tout voyage se retrouve une dynamique de descente-remontée (l’une supposant l’autre et réciproquement) qui sous-tend une relation de l’homme et Dieu. Dès lors, Dieu ne descend pas sans remonter aussitôt dans un mouvement de transcendance. Néanmoins, bien que l’homme semble plutôt s’élever vers Dieu pour redescendre ensuite, toute avancée du serviteur vers son Seigneur reste assimilée à une descente (les réalités divines descendent vers l’homme, et l’homme « descend sur » ces réalités pour les recevoir).

 

- D’un monde à l’autre : A l’intérieur de l’homme, deux mondes ne cesse de voyager l’un vers l’autre : le monde de l’homme et le monde de l’autre vers lequel il s’avance. D’une part, l’homme acquière – par l’exercice de la raison et de la réflexion – des connaissances et trouve un accomplissement ; d’autre part, il s’avance vers le monde de l’autre (le monde de l’au-delà) pour atteindre la perfection, une perfection qui réside dans la réunion de l’ « acquis » et du « donné » (le don divin).

 

LES EFFETS DES VOYAGES :

- La connaissance du monde : « Nous leur ferons voir nos signes sur les horizons et en eux-mêmes » (‘Arabî, 1994, p.28). Les voyageurs recueillent les effets et les fruits du voyage à travers le regard qu’ils portent sur le monde puis sur eux-mêmes ; soit un passage de l’extérieur vers l’intérieur. L’acquisition de la science – dans sa pleine abondance – nécessite que les voyageurs reconnaissent et acceptent ce qui est donné et inspiré par Dieu, ce que Dieu à placé en eux comme effets de sa sagesse.

- Servitude et connaissance de soi : L’homme voit d’abord à l’extérieur ce qu’il porte en lui-même. Le voyage vers son être intérieur le conduit vers la connaissance de Dieu ; ainsi, « Qui se connaît soi-même, connaît son Seigneur » (‘Arabî, 1994, p.61). Cependant, plus le serviteur voit se refléter en lui-même les réalités divines, plus il les contemple, et plus il reconnaît que ce ne sont pas ses qualités mais celles de Dieu. Plus il voyage et se rapproche de Dieu, plus il découvre son incapacité foncière à connaitre Dieu et à se connaitre soi-même. En résumé, ce voyage (en Dieu) est celui de la perplexité ou de l’éblouissement. Par ailleurs, selon Ibn ‘Arabî, dans le « voyage nocturne », par lequel le prophète parvient à Dieu, la servitude totale (le dépouillement de tout attribut, de tout mouvement, de tout désir, le renoncement à tout) procure la connaissance complète et réunit tous les contraires ; soit une transcendance réciproque du Seigneur et du serviteur. Finalement, « celui qui voyage en Lui [en Dieu] ne gagne que lui-même » (‘Arabî, 1994, p.3-4).

 

 

LE VOYAGE DE L’INTERPRÈTE :

- Le passeur des mondes : L’interprète, passeur d’un monde à l’autre, accompagne le voyage du Coran. Il se pénètre du sens du discours (de la Parole divine) et l’explicite ensuite. En cela, il participe à la Révélation et ouvre la voie de la compréhension par transposition des significations d’un monde à l’autre, du monde des réalités divines jusqu’à celui de l’homme. Dès lors, la première forme prise par le message divin est la vision, perçue par l’imagination et dont le sens est ensuite explicité par l’interprète (soit une interprétation du songe – une transposition de la vision – qui doit être réalisée par un cœur pur et transparent).

- D’un voyageur à l’autre : Tout est correspondance. Le passage d’un monde à l’autre doit emprunter la voie de la correspondance et non celle de l’assimilation. En effet, il convient de ne pas confondre le divin et l’humain ; il convient de reconnaitre les multiples niveaux d’interprétation symbolique et les limites de la perception de l’interprète, du prophète, du voyageur, de chaque être. En cela réside le danger de l’interprétation (et du voyage).

 

LE BUT DU VOYAGE :

Les voyages prophétiques, divins concourent à réaliser la perfection humaine dans l’absolue servitude.

Le voyage spirituel dévoile le caché contenu en l’Homme. Son fruit est celui d’une longue transformation intérieure, marquée par l’accomplissement de soi et par la révélation.

Le voyage situe l’Homme total ou universel au centre de l’univers et l’embrasse. (Ainsi, l’homme qui voyage est un apprenti universaliste. Toutefois, l’universalisme vers lequel il tend peut, d’une part, être philosophique, c’est-à-dire proche de l’humanisme, et d’autre part, politique ou religieux, c’est-à-dire un universalisme voulant imposer ses vues).

 

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CONCLUSION :

Ibn ‘Arabî traite du voyage (spirituel, prophétique, divin) selon une triple perspective : métaphysique, cosmologique et initiatique. Selon lui, l’herméneutique constitue le modèle par excellence du voyage puisqu’elle fait passer de la parole ou du symbole à sa compréhension. Aussi, toute la signification de ces voyages prophétiques repose sur la doctrine de la servitude (pendant de la doctrine de l’Unité). Tout voyageur ne saurait passer d’un monde à l’autre que si brillent en lui la foi dans les signes divins.

 

Apprentissage et réflexion

Il apparait qu’en tout voyage des révélations peuvent émaner. Que le voyageur les accepte et les reconnaisse ou qu’il les refuse, ces révélations sont dévoilement de réalités existentielles, de nouveaux états de conscience, de nouveaux modes de penser et de s’exprimer, etc. Ainsi, au-delà d’une quête spirituelle – quelque soit l’intention première du voyageur – tout voyage peut devenir spirituel.

 

Inaccessibles, impénétrables, les formes divines sont des forces supérieures, qui ne peuvent être saisies par la raison, qui ne peuvent être l’objet de réflexion, qui ne peuvent être connues. Elles voyagent jusqu’à l’homme et s’expriment en lui par des visions, des apparitions qui seront ensuite interprétées. Néanmoins, autant que les visions, les interprétations peuvent être multiples.

 

Au-delà de ce qui a été conquis et obtenu par la force de la raison et de la réflexion, le voyage est lieu de révélations ; il permet le dévoilement – comme par magie – du caractère des hommes et les transforme intérieurement. En d’autres termes, les effets du voyage sont de deux ordres, l’acquis et le donné : d’une part, les apprentissages (l’acquis), construits selon des logiques de groupes et individuelles, et d’autre part, les révélations (le donné) qui, inexplicables et invérifiables, ne peuvent qu’être éprouvées.